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lundi 6 août 2007

Scène 3

H2 déboucla la dernière sangle qui retenait Scott5 et s'éloigna d'une impulsion du pied. Il flotta jusqu'à la main courante qu'il agrippa sans quitter son équipier des yeux. L'imposant mineur dériva hors de son compartiment de couchage en se frictionnant les bras et en roulant des épaules.

«J'ai assez dormi pour la décennie.» Scott5 leva les yeux vers H2. «J'ai plus envie d'être inconscient pendant qu'on décide mon avenir à ma place.

—Je n'ai pas pour habitude d'imposer ma volonté aux autres, mais dans ce cas précis, je n'avais guère le choix. Je devais agir.» H2 baissa les yeux un moment puis releva la tête. «Je te répète une dernière fois: tu te tiens tranquille et je ne serai plus obligé de t'endormir. Je suis prêt à le refaire,» H2 mis la main sur la seringue qu'il gardait en permanence dans sa poche, «mais je n'y tiens pas.

—Comment tu réagirais si tu apprenais que ton coéquipier voulait précipiter le vaisseau qui te transporte sur la planète?

—Encore une fois, je ne veux pas écraser le cargo sur la Terre; je ne suis pas suicidaire. Je veux juste être entendu. Après hier, je sais qu'ils vont m'écouter, là bas sur Terre. Je vais pouvoir avancer.»

H2 ne voulait pas mourir, mais il était prêt à donner sa vie pour sa cause si nécessaire. Il ne servait toutefois à rien d'alarmer Scott5 outre mesure. Il ne voulait pas anéantir la confiance qu'il avait réussi à restaurer entre les deux hommes.

La menace d'interception qu'avait proférée le Prévôt la veille avait longtemps résonné dans son esprit. Il n'avait cessé de rechercher les suites qu'il pouvait donner à son plan jusqu'à ce que la nuit artificielle du cargo fut survenue. Sans solution, H2 était allé se coucher et à sa grande surprise, avait passé une nuit calme et reposante. Les appels de Scott5 qui voulait reprendre sa liberté l'avaient réveillé au matin. Après que H2 eut expliqué ses motivations, son plan et ses espoirs, ils arrivèrent à un accord: H2 libérerait Scott5 s'il se tenait tranquille.

Scott5 observait H2, comme s'il cherchait à entrer dans la tête du pilote pour voir ce qui s'y tramait. Le colosse pouvait décider, soit de respecter sa part de l'accord, soit de se ruer sur H2 et de le contraindre physiquement à accoster le Mercure à Magellan sans dommages. H2 se figea, toute son attention focalisée sur les mouvements de son coéquipier, prêt à utiliser la seringue si nécessaire. Les yeux du colosse s'adoucirent et son regard se perdit un long moment dans les compartiments de rangement derrière H2.

D'un mouvement brusque de la tête, Scott5 regarda de nouveau sur H2. «Ok, je coopère. Quelque part, c'est aussi dans mon intérêt, et ça pourrait bien finir, hein?

—Je ferai tout pour.» H2 se détendit. «Tu peux me croire, je n'ai pas envie de mourir.

—Bon,» Scott5 se frappa dans les mains, «maintenant, j'ai faim. Il faut que je mange quelque chose.» Il flotta vers le compartiment des réserves et en explora le contenu.

H2 le regarda passer, perplexe. Jusqu'à quel point pouvait-il lui faire confiance? La réponse était simple: il ne pouvait pas, mais il n'avait pas le choix. Comme il ne se voyait pas forcer Scott5 à dormir indéfiniment, il lui faudrait composer avec lui et rester vigilant. Le fait que Scott5 ne savait pas piloter et qu'il en avait assez de dormir rassurait H2 sur son avenir immédiat. Toutefois, la situation pouvait évoluer et forcer Scott5 à revoir ses conclusions. H2 le garderait à l'oeil.

«Il reste de ces gâteaux aux amandes?» Scott5 avait la tête à l'intérieur du compartiment. «Tu sais, ceux que j'avais mis de côté pour une occasion spéciale. Je crois que c'est le moment.

—Dans le compartiment juste au dessus, je crois.

—Ah!» Le mineur investit le casier supérieur. «Les voilà.» Il plaça le paquet sous son bras et flotta vers la réserve de boissons. Il y prit un container de lait chocolaté qu'il réhydrata, se cala les pieds dans les étriers de stabilisation les plus proches et s'attaqua aux gâteaux. Il engloutissait chaque gâteau en une bouchée, mâchait pendant quelque secondes le sourire aux lèvres, avalait, buvait une gorgée de lait chocolaté et recommençait avec un nouveau biscuit. Il avait le même air satisfait que les gamins que H2 avait pu voir pendant sa formation dans des publicités vidéos. Scott5 appréciait les plaisirs simples que sa vie de clone lui accordait; mais les apparences pouvaient être trompeuses.

La radio retentit dans le poste de pilotage. Le gâteau que tenait Scott5 resta en suspens devant sa bouche. Le colosse posa un regard interrogateur sur H2, qui se changea en espoir lorsqu'il tourna la tête vers la radio.

H2 réagit le premier et se propulsa en direction du poste de pilotage. Pendant son trajet, il avertit Scott5: «je ne veux pas que tu interfères dans la conversation, ça pourrait nuire aux négociations,» et puis surtout, il ne voulait pas donner au Prévôt un allié potentiel. «Je te demande de rester ici et de préparer ton matériel pour l'accostage à Port Magellan.

—Mais...»

Il écarta la protestation de Scott5 d'un geste de la main. «C'est mieux comme ça. Fais ce que je te dis.» Alors que Scott5 se résignait, H2 franchit le sas.

H2 s'installa à son poste. L'écran du communicateur signalait l'arrivée d'un appel vidéo et demandait son accord pour établir la ligne. Le cargo devait être assez proche de la Terre pour que ses émetteurs transmettent en vidéo, mais est-ce que le pilote devait accepter le flux vidéo? Compte tenu de l'installation du bord, H2 ne pourrait empêcher Scott5 de suivre toute la conversation, ce qui était un désavantage; d'un autre côté, il aurait l'opportunité de montrer sa détermination et de voir à qui il avait à faire. Le pilote décida d'accepter la vidéo et établit la communication.

L'écran s'illumina. Sous l'insert de contrôle qui montrait son propre visage tel que ses interlocuteurs le voyaient, H2 découvrit le buste de deux personnages côte à côte dans un bureau. Il ne connaissait pas l'homme qui se tenait à gauche mais l'uniforme lui donna à penser qu'il s'agissait du Prévôt. Celui de droite ne lui était que trop familier.

«Passé une bonne nuit?» Le Prévôt, dont H2 reconnut la voix, affichait un large sourire. Il coinça sa badine sous son bras et continua: «Pas trop de cauchemars et de rêves d'explosion?

—J'ai bien dormi, Prévôt. Arrêtez de jouer et venons-en au fait. Avez-vous transmis mes demandes à votre hiérarchie?»

Le sourire du Prévôt s'émoussa, mais ne disparut pas. «Et bien, et bien. On n'est pas de très bonne humeur ce matin. Regarde qui je t'ai amené: Horatio. Je me suis dit qu'une petite discussion avec ton original te mettrait un peu de plomb dans la tête.

—Mauvaise idée. Je n'ai pas grand chose à dire à celui qui exploite son clone comme le font tous les originaux. Envoyer sa copie faire le sale boulot à sa place pour en retirer tous les bénéfices est précisément ce qui m'a poussé à faire ce que j'ai fait, Prévôt. Vous avez une bien étrange conception de la psychologie de la négociation.

—Parle-lui quant même, pour me faire plaisir.» Le sarcasme du Prévôt souleva le coeur de H2.

Le Prévôt plaça sa main dans le dos de Horatio pour l'inviter à prendre la parole. Il ajouta un hochement de tête insistant en voyant les hésitations de l'original. Un claquement de badine sur la jambe du Prévôt finit pas le décoincer.

«Bonjour, H2.» Horatio s'essuya les mains sur son pantalon. «Tu as bien changé depuis la dernière fois. Tu n'avais pas de barbe à l'époque, et tes cheveux étaient beaucoup plus courts.

—Et alors? Je n'ai pas le droit de faire ce qui me plaît avec ma tête? Vous voulez contrôler ça aussi?

—Non, non.» Horatio agitait ses mains devant lui, les paumes vers la caméra. «On dirait juste que tu fais tout pour ne plus me ressembler.»

H2 ne répondit pas. C'était vrai. Il venait de se rendre compte que c'était exactement ce qu'il avait cherché à faire en se laissant pousser les cheveux et la barbe. Il voulait couper les ponts qui le liaient à son original, s'en éloigner le plus possible.

Horatio l'aidait involontairement car il n'avait plus grand chose à voir avec l'original qu'on lui avait appris à connaître durant sa formation. Celui qu'il avait en face de lui paraissait plus petit, cachait mal son embonpoint derrière des vêtements trop justes pour lui et respirait en faisant autant de bruit que la ventilation du bord.

H2 changea de sujet. «Qu'est-ce que vous voulez? Vous avez une proposition à me faire? Sinon, nous n'avons rien à nous dire.

—Je voulais juste m'assurer que tu avais conscience des enjeux de ce que tu es en train de faire.

—Bien sûr je suis au courant.» La vision périphérique de H2 détecta un mouvement. Il jeta un coup d'oeil et vit Scott5 qui faisait des efforts pour s'approcher du poste de pilotage sans se faire remarquer. Comme il était encore loin, H2 le laissa faire. «Ce pourrait être le début de quelque chose de grand pour les clones, une révolution.

—Je pensais surtout à la valeur du cargo et de sa cargaison. Des centaines de personnes et des milliers d'emplois dépendent de leur bon retour.» Il fit une pause et se frotta les mains. Un peu en retrait, le Prévôt le regardait avec un mélange d'incrédulité et de dégoût. Il n'intervint toutefois pas. Horatio poursuivit: «Les conséquences financières de ton acte désespéré seraient dramatiques.

—Surtout pour vous!» H2 pointa l'écran du doigt. «Tout ce qui vous intéresse c'est vos profits. Vous me dégoûtez. Et vous voulez me convaincre de renoncer? Certainement pas. Prévôt, il va vous falloir trouver autre chose.

—Attends!» Le visage de Horatio virait au rouge. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. «C'est important. Pense aux implications...

—Ça suffit!» Le Prévôt passa devant Horatio qui, du coup, recula d'un pas. Il prit sa badine et se frappa la main. Le claquement résonna dans la pièce. Il fixa la caméra et pointa sa badine droit vers H2. «Ecoute moi bien, ersatz. Je te conseille d'arrêter tes conneries et d'arrimer gentiment ton cargo au port. Sinon, je mettrai mes menaces à exécution et j'enverrai mon escadrille faire le ménage bien avant ton arrivée à Magellan. Mon équipe décolle demain avec une mission de recherche et destruction à moins que tu changes d'avis.»

H2 ne put cacher sa surprise face à la violence des propos du Prévôt. Ils avaient dépassé le stade de la négociation subtile, en tout cas du point de vue du Prévôt. Son aversion des clones en général, et de H2 en particulier, allait bien plus loin que la crise que le pilote avait déclenchée. Il devait y avoir autre chose, un autre facteur quelque part. H2 détourna son regard de l'écran.

Scott5 s'approchait un peu plus du poste de pilotage. Il serrait dans ses mains le manifeste listant tout son matériel au point que ses articulations avaient blanchi. Son regard hésitait entre H2 et l'écran, ne s'attardant qu'une seconde ou deux à chaque fois. H2 ne pouvait lui en vouloir d'être inquiet. Avec ce qu'il venait d'entendre, il savait maintenant que deux individus voulaient détruire le cargo: H2 et le Prévôt. Son avenir ne devait pas lui sembler bien brillant.

H2 ne pouvait cependant pas se permettre d'introduire une variable supplémentaire dans l'équation. Il leva la main, paume tournée vers Scott5, pour lui ordonner de rester où il était. Scott5 se figea mais son expression ne changea pas. H2 étudia le mineur pendant quelques secondes et décida qu'il était pour l'instant sous contrôle. Il se concentra de nouveau sur l'écran de communication.

Le Prévôt avait croisé les bras en coinçant sa badine dans le creux de son coude gauche. Sa respiration était rapide, ses yeux grands ouverts par la colère. Le visage de Horatio avait gagné deux degrés sur l'échelle de la rougeur. Il regardait le Prévôt avec incrédulité. Manifestement, il n'avait pas été mis au courant de la possible destruction du cargo en haute orbite, et la perspective ne l'enchantait pas du tout. Il en avait oublié sa déférence face à l'autorité et s'était porté à la hauteur du Prévôt pour le regarder de plus près. Il y avait peut-être là une carte à jouer pour H2, à lui de trouver le meilleur moyen d'exploiter ce léger avantage. Il décida de semer une graine.

«Je ne pense pas que Horatio apprécie vraiment que vous détruisiez son cargo et sa cargaison.» H2 croisa les bras à son tour. «Après tout, c'est avec sa fortune que vous jouez.

—Que représente de l'argent face à l'intérêt de l'humanité toute entière?» Le Prévôt releva le menton. «Je vois ça comme un sacrifice pour le bien de la collectivité.

—Permettez-moi de ne pas être d'accord.» Horatio tapota l'épaule du Prévôt qui se tourna vers lui l'air contrarié. Horatio poursuivit: «Je n'aime guère qu'on parle de moi à la troisième personne, surtout quand je suis présent. Ce n'est pas un petit sacrifice que vous me demandez. Les enjeux financiers sont colossaux.

—Mais il s'agit toujours d'argent, rien d'irremplaçable.» Le Prévôt frappa sa jambe avec la badine. «On pourra toujours aller chercher une autre cargaison plus tard.

—Il y a plus que de l'argent dans ce cargo. Des milliers d'individus attendent son contenu pour obtenir l'énergie dont ils ont besoin, pour continuer de travailler, de gagner leur vie et de se procurer les équipements qui leurs sont nécessaires. C'est tout un pan de l'économie qui dépend de cette cargaison. C'est plus important que de faire un coup d'éclat sécuritaire en matant brutalement un clone qui pose des questions qui méritent d'être posées.

—Les revendications et les menaces de cette chose,» le Prévôt désigna H2 de sa badine tout en regardant Horatio, «ne sont absolument pas acceptables. Ce sont des méthodes de terroriste.»

H2 sourit en regardant son écran. Il avait réussi à retourner l'arme secrète du Prévôt contre lui. Le chef de la sécurité se retrouvait avec deux adversaires au lieu d'un. Horatio tenait à voir la cargaison arriver sur Terre; ses finances ne devaient plus être aussi saines que par le passé. S'il continuait de jouer serré, H2 pourrait retirer quelque chose de positif de cette discussion. Il continua d'observer le débat sur Terre.

Horatio faisait de grands gestes pour accompagner son discours. La timidité qu'il avait affiché au début de l'entretien avait disparu. H2 retrouva l'homme qu'il avait appris à connaître. Il savait se montrer convainquant quand ses intérêts étaient en jeu. «D'accord, les méthodes de mon clone sont discutables, mais la question de la place des copies d'humains dans notre société est réelle. Elle n'a pas été abordée jusqu'à présent, il serait peut-être temps de faire quelque chose, non? Je suis persuadé que si nous montrions un peu de bonne volonté, H2 serait prêt à revoir les conditions de ses demandes.

—Rien n'est moins sûr. On ne peut pas faire confiance à des gens qui se sacrifient pour une cause. Ce sont des fanatiques.

—Je suis persuadé du contraire.» Horatio se tourna vers la caméra. «H2, serais-tu disposé à modifier la trajectoire du cargo si on te donnait des garanties quant à la prise en compte de tes revendications?

—Il faudrait voir les détails, mais je ne suis pas contre.

—Vous voyez.» Horatio fit face au Prévôt les bras écartés. «Voilà ce que je vous propose: je me fais fort de représenter H2 devant nos institutions pour discuter de la place des clones dans notre société; en contre-partie, H2 renonce à écraser le cargo sur Magellan; et vous, vous n'allez pas le détruire dans l'espace. Qu'en dites-vous?»

H2 essaya de dissimuler ses émotions au mieux. Il ne demandait rien de plus que ce que son original venait de proposer. Il devait toutefois rester en retrait, de peur de perdre le léger avantage qu'il venait d'acquérir.

Le Prévôt restait silencieux en face de Horatio. Il devait évaluer à toute vitesse les implications de la proposition. Il croisa doucement les bras, sa badine coincée à l'intérieur de son coude.

Après une éternité, son verdict tomba: «Inacceptable.»

H2 eut l'impression de recevoir un coup de poing dans l'estomac. Horatio réagit le premier. «Quoi! Et pourquoi cela, je vous prie?

—Si j'accepte vos conditions, ce sera donner le signal à tous les désespérés de la planète que la tactique de la terreur fonctionne. Nous nous retrouverons avec des dizaines de cas comme celui-ci en quelques mois. Je ne peux pas l'accepter.

—Allons! Personne d'autre que nous n'a besoin d'être au courant. La nouvelle n'est pas apparue dans les bulletins d'information et je suis certain que vous avez le pouvoir d'ordonner un black-out sur toute cette affaire. La vague de violence que vous craignez n'aura pas lieu.

—Même, je ne peux pas laisser son crime impuni.» Le Prévôt désigna H2 du pouce. «Les menaces qu'il a proférées sont punissables par la loi. Et puis je n'ai aucune garantie qu'il ne va pas jeter son cargo sur la Terre de toute façon. Je ne peux pas me permettre ce risque.

—Incroyable.» Horatio laissa retomber ses bras. «Je ne vous comprends pas. Vous avez une solution honorable à portée de main et vous ne faites aucun effort. Je suis sûr qu'il doit y avoir un moyen d'obtenir cette garantie. A nous de la trouver.

—Il n'y a pas de moyen infaillible. Le risque est inacceptable.» Le Prévôt serra un peu plus ses bras croisés comme pour se blinder un peu plus.

La porte qui s'était entrouverte quelques minutes plus tôt venait de se refermer avec fracas. H2 trouvait les arguments du Prévôt plus que douteux. Horatio était du même avis: «Pourquoi vous obstiner ainsi? C'est hallucinant d'être têtu à ce point.

—Je crois que le Prévôt a des raisons qui n'ont rien à voir avec ce qui se passe en ce moment.» H2 s'approcha de l'écran aussi loin que les sangles le lui permettaient. «Je pense qu'il a une dent contre les clones. Je ne sais pas exactement de quoi il s'agit, mais nous pouvons tous les deux témoigner de son aversion pour les copies d'humains.»

Le Prévôt fusilla du regard l'image de H2. Le pilote avait touché un point sensible. Horatio le regardait en secouant la tête, il avait tiré la même conclusion pour lui-même.

«Alors, que fait-on?» H2 se cala au fond de son siège. Il vit Scott5 se rapprocher un peu plus de l'écran du communicateur mais ne réagit pas. «Chacun campe sur ses positions et on va au clash?

—Ma positon ne variera pas.» Le Prévôt parlait entre ses dents. «J'ai l'avantage. Mon escadrille décolle avec ordre d'interception demain. La seule voie de sortie passe par ta reddition sans condition.

—Ce que je ne vais certainement pas accepter. Advienne que pourra.

—C'est tout?» Scott5 entra dans le champ de la camera du communicateur. Il s'adressait à la fois au Prévôt, à Horatio et à H2. «Les négociations sont terminées; il n'y a pas d'échappatoire. Le cargo sera détruit d'une façon ou d'une autre, avec tous ceux qui sont à bord.» Il regardait ses interlocuteurs en attendant une réaction, mais aucune ne vint. «Je n'ai rien à voir avec vos histoires, moi. Est-ce que quelqu'un peut me sortir de là? Est-ce que quelqu'un peut m'aider?»

Le Prévôt s'approcha de son communicateur sur son bureau, jeta un oeil sur Scott5, grogna de dérision et coupa la communication.

Le bourdonnement du cargo remplit bientôt le silence oppressant. L'atmosphère du cargo était pesante, suffocante. Scott5 regarda en direction de ses pieds avant de pivoter d'un mouvement du poignet et de se propulser vers la section principale sans un mot. Provenant de l'endroit où se trouvait le visage du colosse, une goutte d'eau traversa le poste de pilotage pour s'écraser sur l'écran du communicateur.

dimanche 24 juin 2007

Scène 2

L'aspirateur résonnait dans le réduit sanitaire. Il avait commencé à faire du bruit dans la ceinture de Kuiper et les vibrations n'avaient cessé d'empirer depuis. H2 se demanda une fois de plus s'il allait tomber en panne avant la fin du voyage ou s'il allait tenir jusqu'au port. Il appréhendait de remplacer l'aspirateur de l'urinoir, il préférait laisser cette tâche aux techniciens de Magellan. Si le cargo arrivait jusque là, s'entend.

Son envie d'uriner disparut. Il se concentra pendant quelques secondes avant de finalement se soulager dans l'embout d'aspiration des toilettes. H2 poussa un long soupir de contentement à mesure que la pression sur sa vessie s'estompait. Il savait qu'il devait consommer moins de reconstituant mais il ne pouvait s'en empêcher. Quelque chose d'indéfinissable dans le goût l'attirait. Plutôt que de mener une lutte perdue d'avance, H2 succombait sans regrets et s'accommodait des inconvénients. De plus, bien que la boisson ne contenait aucun excitant, H2 avait remarqué qu'il travaillait mieux et plus vite avec du reconstituant dans son système. En l'occurrence, il lui permettait de rester concentrer sur la tâche qu'il s'était fixé pour détourner son attention de la radio.

Il s'était mis à faire l'inventaire de fin de mission du cargo. Le port Magellan avait essayé de reprendre contact avec lui après leur première conversation. Mais comme H2 ne souhaitait parler qu'avec le Prévôt, il avait décidé d'ignorer les appels du port. Néanmoins, pour supporter l'attente, il s'était mis à répertorier l'état des vivres et des équipements qui restaient dans le cargo. Il se rendait bien compte de la futilité potentielle de son entreprise, mais il voulait s'occuper l'esprit pour ne pas se mettre à gamberger.

En fin de miction, H2 poussa l'aspiration pour capturer les dernières gouttes puis éteignit l'urinoir. Il glissa ensuite les mains à travers les joints de la boîte de nettoyage où elles furent lavées et séchées en quelques secondes. Il sortit du réduit, flotta jusqu'au compartiment des vivres et attacha un nouveau container de reconstituant à sa ceinture. De nouveau paré, il fusa vers l'autre extrémité de la section principale où l'attendait son inventaire.

En passant à hauteur de Scott5, il attrapa la main courante et s'arrêta devant lui. Le colosse était toujours inconscient. H2 vérifia son pouls: il était toujours fort et régulier. Il avait dû se tromper dans la dose d'hypnotique. Il n'avait voulu que quelques heures de répit et son compagnon de voyage dormait depuis presque dix heures. Il ne devait pas être aussi lourd qu'il ne le paraissait.

Endormi, Scott5 était aussi impuissant qu'un bébé malgré sa taille et sa puissance. Il lui était impossible de se soustraire à la volonté de H2, tout comme H2 se sentait prisonnier des règles qui régissaient la vie des clones. H2 grimaça et ferma les yeux. Bon sang, il n'était même pas certain que l'existence d'un clone pouvait être appelée une vie.

Biologiquement, H2 était un homme âgé de vingt à trente ans. Chronologiquement, il vivait la onzième année depuis sa naissance. Consciemment, il n'avait vécu que deux de ces années: l'entraînement intensif après l'incubation et la récolte minière dans la ceinture de Kuiper. Il avait passé le reste du temps en suspension. Ce parcours correspondait parfaitement au style de vie pour lequel les clones étaient préparés, un style de vie que H2 avait appris à détester pendant ses recherches dans la ceinture. C'était un parcours qui n'avait rien d'enviable.

L'existence des clones commençait par une croissance accélérée d'une année en incubateur jusqu'à une maturité physique qui correspondait à un corps de vingt-cinq ans. C'était cette croissance accélérée qui rendait le coût du clonage prohibitif pour d'autres applications que le vol spatial. Puis venait l'éclosion et le travail de préparation physique qui prendrait toute l'année suivante. H2 se souvenait des heures passées à exercer une musculature mature mais qui n'avait jamais servi. Il se rappelait les machines sur lesquelles il passait le plus clair de son temps et les performances qu'il devait atteindre et dépasser chaque jour. A l'épuisement physique s'ajoutait le stress des programmes d'impression mentale qui permettaient d'apprendre rapidement ce qui était nécessaire à la mission: parler, écrire, compter, la physique élémentaire, le pilotage, etc. Ces séances avaient lieu pendant les période de repos de H2. Ce fut par ce biais qu'on lui apprit qu'il était le clone de Horatio, et qu'on lui inculqua les grandes lignes de la vie de son original. Il ne le rencontra jamais, mais par comparaison, il commença à se poser des questions sur ce qu'était une vie d'être humain.

Pris dans la tempête, H2 subit cette année du mieux qu'il put, ne se souciant que de garder la tête hors de l'eau. Son départ à bord du cargo Mercure eut lieu le jour suivant la fin de sa formation. Il rencontra Scott5 ce même jour pour la première fois. Ils passèrent les quatre années suivantes en suspension jusqu'à leur arrivée dans la ceinture de Kuiper où le travail commença véritablement. Une routine s'installa, qui lui permit de réfléchir et de prendre conscience de ce qu'il avait vécu par rapport à un humain procréé. Il prit la décision d'agir à son retour sur Terre.

H2 secoua la tête et se propulsa vers le compartiment qu'il avait commencé à inventorier avant d'aller aux toilettes. Il étendit la paille télescopique du container accroché à sa ceinture et avala plusieurs gorgées. Il récupéra la tablette où il consignait les quantités de linge et de vêtements et se remit au travail. Après quelques minutes de cette activité sans effort de concentration, son cerveau s'engourdit et bascula sur pilote automatique.

Il revint à la réalité lorsque l'appel radio arriva. Il cligna les paupières plusieurs fois, pas très sûr du temps qui s'était écoulé. «Cargo Mercure, ici le bureau du Prévôt, répondez. Répondez Mercure...» H2 coinça la tablette entre deux piles de serviettes et chaussa l'intercom qu'il avait autour du cou. «Ici le cargo Mercure, j'écoute.

—Ne quittez pas, le Prévôt va vous parler...» La voix s'éteignit pour être remplacée par des parasites. Ses mains attrapèrent de nouveau la tablette sans qu'il s'en rendît compte. Les secondes s'écoulaient lentement.

«Ici le Prévôt, identifiez-vous.» La voix sèche respirait l'autorité.

H2 se redressa emprunt du respect qu'il avait appris avant de réaliser que le Prévôt représentait l'autorité qui l'avait forcé à agir. Il se décontracta, se stabilisa à la main courante et répondit: «Je m'appelle H2. Je suis le pilote de cette mission.

—Bien H2, réglons ce malentendu rapidement, j'ai une autre affaire sur le feu.» Un claquement ponctua la phrase du Prévôt, comme si quelque chose avait frappé un morceau d'étoffe. «Qu'est-ce que c'est que cette histoire de collision avec Magellan? Oublié comment piloter un cargo? Je pensais que les clones était faits pour ça.»

H2 ferma les yeux et poussa un long soupir. Ben voyons, pensa-t-il, comme ça les originaux ne sont pas fait pour voyager dans l'espace, mais les clones oui. Passer des années en suspension n'est pas digne d'eux mais l'est des clones. Il décocha un coup de point vers les serviettes en face de lui mais retint le coup au dernier moment. Il devait se contenir pour garder sa crédibilité et rester un interlocuteur. Il ravala sa fierté pour le moment.

«Il ne s'agit pas d'une erreur de pilotage. C'est moi qui ai programmé la trajectoire de collision.

—Et pourquoi ça?» Le Prévôt termina sa phrase par un grognement. «Z'avez intérêt à avoir une bigrement bonne raison.

—La meilleure: je veux faire progresser les droits des clones. Nous devrions être considérés comme des êtres humains à part entière.»

Le Prévôt resta silencieux pendant un long moment. Un deuxième claquement se fit entendre. «Ferait beau voir que ça se produise.» Un grognement. «C'est un problème politique, faut voir ça avec les élus.

—Les clones n'ont aucun droit, pas même celui d'être représentés par un élu.

—Il doit y avoir d'autres moyens, faut vous renseigner.

—J'ai eu une année pour le faire.» H2 regarda la tablette qu'il tenait sans la voir. «Il n'y a pas de recours légal.

—C'est pas mon problème.» Un grognement suivi d'un claquement, mais cette fois le son était différent, comme une gifle. «Tout ce que je sais, c'est que vous êtes mal engagé. Le chantage et la menace ne mèneront à rien. Renoncez immédiatement avant d'aller trop loin et ne plus pouvoir faire demi-tour.»

H2 réfléchit un moment. Comment faire comprendre au Prévôt qu'il ne changerait plus d'avis? «Ecoutez Prévôt, j'ai réfléchi au problème pendant toute une année. J'ai fait et refait le tour de la question des dizaines de fois. Il n'y a pas d'alternatives. Si les droits des clones ne sont pas révisés, je percute le port et la planète. Je n'ai rien à perdre. Entre une vie au rabais et pas de vie du tout, le choix est simple.

—Bon dieu!» Une série de claquements retentit dans les écouteurs, accompagnés d'un bruit d'étoffe. Le ton du Prévôt et les claquements évoquèrent le souvenir d'un film que H2 avait visionné dans la ceinture. Il retraçait l'histoire d'un militaire, Patton si ses souvenirs étaient exacts, qui avait en permanence une badine avec lui. Il se souvint comment le héros la frappait contre sa jambe lorsqu'il était contrarié. Le son ressemblait beaucoup aux claquements que laissait passer la radio.

Le prévôt poussa un grognement. Il se mit à parler plus vite. «J'ai d'autres chats à fouetter que de m'occuper des problèmes existentiels de sous-humains.

H2 avait-il bien entendu? Des sous-humains. H2 avait appris pendant sa formation que certains groupes militaient contre le clonage en général. Ils désignaient les clones de cette expression: des sous-humains. Le Prévôt en faisait-il partie? H2 cacha son trouble du mieux qu'il put. «Ma requête est légitime. Mon action servira au moins à lancer le débat.

—La seule chose que ça va lancer,» le ton du Prévôt allait crescendo, «c'est une escadrille de chasseurs.» Il ne faisait aucun doute qu'il était à deux doigts de perdre son sang froid. «Les clones commencent à me taper sur les nerfs. Non seulement je dois enquêter sur l'explosion des générateurs du centre de croissance au cas où on en voudrait aux précieux clones,» les guillemets accompagnant le mot précieux étaient bien marqués, «mais en plus il faut que je m'occupe de toi maintenant.

—Le centre est menacé?» H2 ne réussit pas à dissimuler son inquiétude. «Quelqu'un en veut aux clones?

—Et puis après?» Le Prévôt marqua une courte pause. Il semblait reprendre le contrôle de ses émotions. Sa voix redevint posée, froide. «Il existe quelques groupes anti-clones qui sont devenus actifs ces dernières années. Leurs actions rencontrent de plus en plus le soutien de la population. Ils ne sont plus aussi impopulaires qu'à leurs débuts. Toutefois, il n'y a aucune preuve que l'explosion des générateurs du centre soit à porter à leur crédit. Si je ne perdais pas mon temps avec toi en ce moment, c'est là dessus que je serais en train d'enquêter.

—Les choses ont bien changé.» H2 finit sa phrase dans un murmure.

Le Prévôt en profita pour durcir le ton. «Si tu persistes à vouloir percuter le port pour tes revendications futiles, je lance une escadrille qui détruira le cargo avant même qu'il n'atteigne l'orbite géostationnaire.»

Détruire le cargo dans l'espace. H2 ne s'attendait pas à une pareille opposition. Il s'était préparé à de longues négociations, aux tactiques de déstabilisation des négociateurs, à quelques manoeuvres d'intimidation des autorités, mais pas une menace directe de destruction. H2 fut cueilli à froid. Il essaya de gagner un peu de temps. «Je ne vous crois pas, c'est du bluff. Vous n'avez pas les moyens de lancer une offensive si loin de la Terre.

—Comme tu disais, les choses ont bien changé. Il s'est produit deux ou trois avancées techniques depuis ton départ. Si tu penses que c'est du bluff, tente ta chance.» Le Prévôt lâcha un petit rire et frappa sa badine contre sa jambe. «Une mission réelle fera le plus grand bien à mes pilotes. Rappelles moi pour me dire que tu abandonnes.»

La communication s'interrompit et le silence du cargo écrasa les épaules de H2. Il lâcha la plaquette qui flotta en direction du poste de pilotage. Il la regarda dériver sans réagir, K.O. debout. Son plan venait de s'écrouler sur une simple phrase du Prévôt. Il devait repenser toute sa stratégie.

vendredi 18 mai 2007

Projet1, Scène 1, Seconde partie.

Il traversa la section principale sans un mouvement, passa par dessus le siège du pilote et s'y installa d'un mouvement fluide. Il décrocha le reconstituant de sa ceinture, le coinça entre les deux leviers de contrôle du ravitaillement, déploya la paille et aspira plusieurs gorgées. La fraîcheur du liquide l'aida à se détendre; Scott5 lui avait posé plus de problèmes que prévu. Il inspira à fond et boucla le harnais de sécurité de son siège. Il attrapa le casque d'intercom et le positionna sur sa tête. Une dernière respiration et il activa le canal radio du port spatial.

«Port Magellan, Port Magellan, ici le cargo Mercure370. Me recevez-vous?

—Cargo Mercure370, ici Port Magellan.» La voix du contrôleur résonna dans l'oreille de H2. «Je vous reçois fort et clair. Vous êtes en avance de trois jours sur votre plan de vol. Quelle est votre situation?

—L'équipage vient de sortir de suspension à l'instant. Pas de complications médicales à signaler.» H2 jeta un oeil sur un écran à droite. «Les moteurs de décélération ont été coupés il y a cinq heures. La trajectoire actuelle nous amènera en approche du port dans quatre jours. Les niveaux de carburant sont dans le vert, tous les systèmes sont opérationnels.

—Bien reçu Mercure. Je vous ai sur mon écran. Votre angle est correct, pas de correction nécessaire. Gardez le cap, on se recontacte dans deux jours.

—Bien reçu, Port Magellan. Pas de correction de trajectoire.» La partie facile était terminée. Les choses sérieuses allaient commencer maintenant. H2 s'éclaircit la gorge. «J'ai une requête, Port Magellan. Pouvez-vous me passer la sécurité du port?

—Ce n'est pas la procédure régulière, Mercure.

—Je sais, Port Magellan. Pouvez-vous faire une exception? C'est important.»

Le contrôleur se tut pendant de longues secondes. H2 passait en revue les autres moyens d'entrer en contact avec la sécurité du port, mais les communications depuis un cargo étaient limitées. Mieux valait convaincre le contrôleur. Alors qu'il échafaudait tout un argumentaire, le contrôleur l'interrompit.

«D'accord, Mercure. Le trafic est léger, je vais faire une exception. Restez à l'écoute.»

Le souffle de la radio remplaça la voix du contrôleur. H2 expira et reprit une respiration qu'il ne se souvenait pas avoir interrompue. De nouveau seul, sans rien d'autre à faire qu'attendre, le doute s'insinua. Alors que l'idée avait germé dans la ceinture de Kuiper, il avait redouté ce genre de situation. Il n'avait pris sa décision finale qu'au moment du retour, pour être occupé et ne pas penser aux conséquences de son plan. H2 ne voulait pas donner la moindre opportunité au doute de s'installer. Il attrapa la paille de son reconstituant et avala une longue gorgée. Il ferma les yeux et essaya de faire le vide en lui. Ses efforts ne furent pas un complet succès, mais le répit était bienvenu.

Une voix se fit entendre à la radio. «Ici la sécurité de Port Magellan, c'est quoi le problème?»

H2 sourit. Son interlocuteur était manifestement désarçonné par l'incongruité de sa requête. Il l'imagina bourru, rougeaud, engoncé dans son uniforme et mal à l'aise face au micro. H2 répondit: «Ici le cargo Mercure370. Etes-vous le chef de la sécurité du port?

—Je suis le représentant du Prévôt dans ce district. Qui êtes-vous et quelle est l'urgence? Parce qu'il s'agit bien d'une urgence n'est-ce pas?» La menace dans la voix du chef était claire.

«Je suis le clone H2, pilote du cargo. Mon responsable d'exploitation minière est le clone Scott5. En ce moment, il est ligoté et attaché dans son compartiment de couchage.

—Qu'est-ce que...

—Laissez-moi finir. Nous sommes partis il y a neuf ans en mission de collecte minière dans la ceinture de Kuiper pour le compte de Horatio, mon original. Nous venons juste d'émerger de suspension en approche finale de la Terre. Dans quatre jours, nous devrions nous arrimer à Magellan.

—D'accord, d'accord, mais pourquoi votre coéquipier est attaché?»

H2 détacha chacun de ses mots. «Je vous ai dit de me laisser finir.» Il écouta mais le chef ne dit rien. «Je vous raconte tout ça pour que vous compreniez l'existence que nous menons, nous les clones. Vous devez savoir que c'est la seule existence qui nous est permise à cause des restrictions de clonage. Je veux vous faire sentir que passer huit années en suspension et une année à collecter de la glace et de la poussière n'a rien d'enviable. Quand vous aurez compris tout ça, vous comprendrez mes revendications.»

Le chef de la sécurité ne répondit pas tout de suite. H2 l'imagina en train d'évaluer la situation le plus vite possible. Au moins, H2 avait réussi à attirer son attention. Le chef finit par parler: «Revendications? Quelles revendications?

—Je vous conseille de transmettre tout ce qui va suivre au Prévôt le plus vite possible. Je veux obtenir les mêmes droits que n'importe quel être humain. Le fait que je soit un clone n'enlève rien à ma qualité d'humain. Il n'est pas normal que les clones soient considérés comme des hommes de seconde classe dont le seul but est d'accomplir des tâches ingrates pour le bénéfice d'un original. Les clones sont les esclaves modernes, je veux nous libérer.» Tout en parlant H2 se pencha sur la console et actionna un contact puis vérifia un écran.

La voix du chef de la sécurité bourdonna dans l'écouteur. «Je ne comprends pas. Le clonage n'a été approuvé que dans le cas des voyages interplanétaires.

—Précisément. Aucun original n'accepterait de passer dix années dans l'espace, même en suspension. Il est impossible de maintenir une famille dans ces conditions. Nous les clones n'avons pas le choix et ce n'est pas normal. Je veux les mêmes droits qu'un être humain pour tous les clones.

—Le Conseil Terrestre n'acceptera jamais d'honorer une telle revendication.» Le chef laissa échapper un petit ricanement. «Je ne suis même pas certain qu'il en ait le pouvoir.»

Dans la section principale, Scott5 se mit à crier et à frapper les cloisons avec les parties libres de son corps. «Ne le laissez pas faire! Il est dingue! Venez me tirer de là!» Il avait dû entendre ce que H2 venait de dire à la radio.

H2 jeta un oeil vers la section principale mais ne put voir son coéquipier. Il déboucla son harnais, dit au chef de la sécurité qu'il allait devoir s'absenter quelques secondes et qu'il s'attendait à le retrouver à son retour, déposa son casque d'intercom et se rendit dans la section principal en vérifiant que la seringue était toujours dans sa poche.

Scott5 était ruisselant de sueur, le recyclage d'air ne parvenait pas à éliminer l'odeur de fauve de la pièce. Son visage était rouge et ses liens mordaient profondément son torse. «Qu'est-ce que tu fiches? Ça va pas? Un clone peut pas être comme un original! C'est la loi.

—Du calme, une loi ça s'adapte. Tu pourrais aussi en profiter.

—Je m'en fiche. On va finir par avoir de gros ennuis si tu continues. On pourrait être interdit de vol!

—Ça suffit! Tu te tiens tranquille, ou je t'endors.» H2 sortit la seringue de sa poche et décapuchonna l'aiguille.

«Tu peux pas faire ça! Je ne veux pas couler avec toi.» Scott5 s'agita de nouveau. «Je vais t'en empêcher.

—Alors tu ne me laisses pas le choix.» H2 attrapa le bras de son coéquipier. Il n'eut aucune peine à trouver une veine tant elles étaient saillantes. Il enfonça l'aiguille et injecta l'anesthésique. En quelques secondes, Scott5 perdit connaissance. H2 vérifia son pouls (fort et régulier) avant de repartir vers le poste de pilotage.

Il s'installa de nouveau dans le siège et replaça l'intercom sur sa tête. «Toujours là?

—Je suis là.» La voix du responsable était plus ferme. Les quelques instants d'interruption avaient dû lui permettre de faire le point. «Vos revendications n'ont aucune chance d'aboutir.

—Elles ne peuvent aboutir parce que je ne suis qu'un clone et c'est exactement pour ça que je veux faire changer les choses.» H2 s'affaira sur une autre partie de la console de pilotage.

Dans son oreille, le responsable répondit: «Non, c'est un problème politique. Le Prévôt n'a aucun pouvoir dans ce domaine. Il vous faut plutôt aller convaincre des élus et essayer de faire changer les statuts par un vote démocratique.

—J'ai un autre moyen plus rapide. Si vous consultez la télémétrie du Mercure, vous verrez que le pilote automatique n'est plus engagé. Je l'ai désactivé pour éliminer les sécurités automatiques.» H2 bascula un contrôle devant lui. «Et si vous examinez la trajectoire que je viens de programmer, vous verrez qu'elle est plus directe qu'une approche d'accostage: j'ai placé le cargo en collision avec le port spatial, l'ascenseur orbital et la planète. Si mes revendications ne sont pas prises en compte, il va y avoir beaucoup de morts. Vous avez quatre jours. Prévenez le Prévôt.»

H2 retira son casque, le jeta sur la console et se prit la tête dans les mains. Il n'était plus question de revenir en arrière maintenant.

jeudi 10 mai 2007

Projet1, Scène 1, Première Partie.

Le premier stimulus qu'il perçut fut un bourdonnement. Ensuite il devina à travers ses paupières des lumières qui dansaient devant lui. Il ouvrit les yeux. Graduellement les lumières devinrent des formes de plus en plus précises. Il ne reconnaissait pas l'endroit. Il entrouvrit la bouche et se passa la langue sur les lèvres; elles étaient sèches. Il avait l'impression d'avoir du coton dans la bouche et un goût âpre et métallique envahissait ses papilles chaque fois qu'il déglutissait une salive imaginaire. Le goût était familier mais il était incapable de le situer. Et puis il y parvint: c'était le goût induit par les drogues de suspension. Tout le reste lui revint après cela: le cargo, la ceinture de Kuiper, la Terre et surtout son plan. Il inspira profondément, expira. Si tout allait bien, il n'aurait ni à mourir, ni à tuer.

Malgré la température agréable il frissonna sur sa couchette. Il supposa que son corps lui signalait que les drogues qui avaient ralenti son métabolisme cessaient d'agir. Il retira les perfusions de ses bras et laissa flotter la tubulure au dessus de lui. Il appuya sur un contrôle et les tuyaux disparurent dans le compartiment où ils seraient stérilisés et préparés pour la prochaine suspension. Il déboucla la sangle qui maintenait son torse sur la couchette, puis enleva celle au niveau de son bassin. Aussitôt il s'éloigna doucement de la couchette mais ne fit aucun mouvement pour contrôler sa dérive. A la place il s'étira et fit quelques mouvements très lents. Il reprenait rapidement possession de son corps malgré les années passées en suspension. Lorsqu'il atteignit la paroi de la chambre de suspension, il saisit la main-courante la plus proche et se stabilisa d'un bras.

Il se trouvait au dessus de la couchette de suspension de Scott5, son unique coéquipier. Il émergerait de suspension un peu plus tard car le protocole voulait que le pilote fut réanimé le premier, le responsable minier ensuite. Scott5 donnait l'impression de dormir paisiblement. Mais son sommeil était beaucoup plus profond: ses fonctions vitales étaient tellement ralenties qu'il aurait pu passer pour mort. C'était grâce à cela que les humains pouvaient supporter les distances énormes des voyages interplanétaires. Le pilote contempla son coéquipier. Un doute commença à l'envahir, il le chassa immédiatement. La console annonçait le réveil de Scott5 dans cinq minutes; il devait se dépêcher de faire le point du cargo avant de revenir neutraliser son coéquipier.

La partie habitable du cargo avait la forme d'un cylindre divisé en trois sections. Le pilote traversa le seul sas de la section de suspension et déboucha dans la zone de vie principale. Tout le mobilier et les équipements étaient répartis sur la surface intérieure du cylindre, laissant l'axe longitudinal complètement libre. Il dériva sur toute sa longueur jusqu'au sas menant au poste de pilotage. Il le traversa et agrippa le siège du pilote face aux instruments et aux écrans de contrôle. Il attrapa la main-courante au dessus de lui et examina les cadrans.

Le vaisseau se trouvait à quatre jours de la Terre, au sortir de la phase de ralentissement, quatre ans après son départ de la ceinture de Kuiper. Le pilote consulta l'écran où était résumé le statut général du cargo. Le contrôle d'environnement était optimum et les paramètres atmosphériques acceptables. La cargaison de glace et de minerais rares avait bien supporté la descelleration et les quatre moteurs à fusion fonctionnaient au ralenti, prêts pour les dernières manoeuvres. Enfin, les niveaux de carburant étaient largement au dessus des seuils critiques. Tout allait bien, il allait pouvoir s'occuper de Scott5 avant de lancer l'exécution de son plan.

Il pivota, positionna ses pieds sur le dossier du fauteuil et donna une impulsion en direction de la section de vie commune. Il franchit le sas et flotta vers la main-courante au dessus de lui. D'un coup de poignet il changea de direction vers la réserve de nourriture. Il y prit une brique de reconstituant liquide qu'il accrocha à sa ceinture. Il flotta ensuite vers l'armoire à pharmacie sur sa gauche. Il agrippa les poignées de part et d'autre de l'armoire et plaça un pied dans un étrier au sol. Une fois stabilisé il ouvrit la pharmacie et attrapa une fiole d'anesthésique et une seringue hypodermique. Il prépara la dose pour endormir un adulte du poids de Scott5 pour une heure ou deux. Il replaça la fiole sur son étagère, recapuchonna l'aiguille, rangea la seringue dans une poche et s'orienta vers la zone de suspension. Une impulsion des deux jambes le propulsa à travers le sas. En deux changements de directions il arriva à côté de la couchette de Scott5. Il consulta l'écran de contrôle qui lui confirma que l'émergence de Scott5 était prévue dans les minutes à venir.

Il déplia la paille télescopique de son reconstituant et avala une gorgée en regardant le corps encore inerte de Scott5. Quelque part il s'en voulait de traiter son coéquipier comme il allait le faire, mais il n'avait plus le choix. Il s'apprêtait à risquer leur vie à tous les deux et à en menacer des milliers d'autres, mais il ne pouvait plus rester inactif, il devait agir. Scott5 ne pouvait pas comprendre les motivations du pilote, il était trop bien conditionné dans son rôle. Il comprendrait peut-être un jour que ce qui allait se passer était également dans son intérêt. Un signal sonore tira le pilote de ses réflexions. L'émergence de Scott5 était confirmée, il était encore inconscient mais ne tarderait pas à refaire surface. Il était temps d'agir.

Le pilote laissa échapper la paille qui se rétracta dans la brique. Il déboucla la sangle encerclant le large torse de Scott5 et la retira des passants de la couchette. Avec il encercla le torse et les bras de Scott5 au niveau des biceps et serra. Il récupéra ensuite la sangle maintenant le bassin de son coéquipier et lui attacha les mains. Enfin il mit la main sur une sangle de sa propre couchette et entrava les pieds de Scott5 au moment où il reprenait conscience.

Scott5 ouvrit les yeux et regarda autour de lui. Il vit le pilote, lui sourit et referma les yeux. Le pilote en profita pour enlever toutes les perfusions de Scott5 et s'éloigna. Scott5 ouvrit les yeux de nouveau. Il esquissa un geste du bras mais se rendit compte qu'il était attaché et qu'il flottait au dessus de sa couchette. Il regarda de nouveau le pilote, les yeux grands ouverts, complètement réveillé cette fois.

«H2, qu'est-ce que tu fous? T'es dingue? Arrête de déconner et détache-moi.

—Je ne peux pas, Scott5. J'ai quelque chose à faire et je ne veux pas que tu me gênes. Je vais t'emmener dans ton compartiment de couchage et tu vas y rester sans faire de bruit, d'accord?

—De quoi tu parles? Détache moi, j'ai pas envie de jouer.»

Scott5 s'agitait de plus en plus sous l'effet de la colère. Son visage devint tout rouge. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front et furent propulsées dans toutes les directions lorsqu'il secoua la tête en se débattant. Il poussa un cri de rage et de frustration et tira de toutes ses forces sur les liens qui le retenaient. La sangle sur sa poitrine mordait profondément dans les muscles de ses bras. Il arqua son corps d'avant en arrière pour faire bouger ses entraves sans succès. Sa masse et la suspension eurent bientôt raison de lui, il s'épuisait rapidement.

H2 en profita pour attraper Scott5 par sa tunique et se laissa dériver avec lui. Leur visage n'étaient séparés que de quelques centimètres, H2 sentait la respiration de Scott5 sur ses joues. Le gabarit impressionnant de Scott5 n'était guère un avantage en apesanteur. H2 brandit la seringue devant Scott5.

«Ecoute moi bien. Si tu ne te calmes pas, je te fais une injection qui va t'endormir pour quelques heures. Pour moi c'est la même chose. Tu te calmes et tu reste conscient, où alors tu retournes dans les bras de Morphée. Tu choisis quoi?»

Scott5 observa H2 pendant quelques secondes en évaluant la proposition. Son visage finit pas se décontracter.

«Je viens de passer les quatre dernières années à dormir, je veux rester éveillé. C'est bon, je reste calme.

—Bien.» H2 agrippa Scott5 par une sangle et l'emmena dans la section principale. Il plaça son partenaire dans son compartiment et l'y arrima. Scott5 ne quitta pas des yeux H2 pendant toute l'opération, comme s'il cherchait des réponses sur son visage.

«Qu'est-ce tu fous, H2?

—Tu verras bien.» Le pilote se retourna et fusa vers le poste de pilotage en une impulsion.